par Laurence Mazure
dimanche 14 mars 2010
Pour le Docteur Morales des consultations externes de l’hôpital de Kennedy, une des immenses banlieues du sud-ouest de Bogota, le danger aujourd’hui est le sous-diagnostic : « il y a beaucoup de gens qui sont contaminés et ne le savent pas, et je suis sûr qu’on dépasse 1% de la population du pays. Je suis pessimiste par rapport à l’évolution de l’épidémie, mais je demeure optimiste en ce qui concerne l’accès aux médicaments et aux infrastructures hospitalières colombiennes ». Mais par préjugés et peur des dépenses, le personnel de santé freine l’accès aux tests de dépistage au lieu de les faciliter, notamment vis-à-vis des femmes mariées, considérées comme une catégorie « sûre ». Pourtant, mariées ou pas, les femmes sont de plus en plus atteintes par le VIH/sida : d’une femme contaminée pour 17 hommes en 1990, on est passé aujourd’hui à une proportion de 1 pour 3. Cette féminisation de la pandémie en Colombie bouscule les clichés d’une société machiste où règne la double morale d’un pays dominé par le catholicisme le plus conservateur du continent.
Autre dimension du problème : la population des jeunes filles enceintes de moins de 18 ans est en pleine explosion. Selon l’hebdomadaire Semana (1), aujourd’hui, sur 10 femmes enceintes, 5 sont des jeunes filles de moins de 18 ans, alors qu’il y a 20 ans, la proportion était d’1 sur 10. Les tests de dépistage du VIH/sida pour surveiller la contamination de la mère à l’enfant sont normalement obligatoires – encore faut-il prendre en compte l’absence d’accès aux infrastructures de santé dans les immenses zones rurales colombiennes. Selon l’équipe du Docteur Morales, cette même population de jeunes filles mineures est touchée par une montée alarmante des cas de séropositivité. Mais les jeunes et les mineurs de moins de 18 ans n’apparaissent pas dans les statistiques officielles sur le VIH/SIDA et la question des risques qui les touchent reste dans l’ombre. Pire, le débat politique et médiatique sur les droits des femmes en matière de santé et contraception élude complètement cette question : le 7 décembre, un des candidats aux élections présidentielles de 2010 a proposé d’autoriser la distribution gratuite de la pilule dite du lendemain aux jeunes filles mineures, le tout accompagné de campagne d’éducation sexuelle, afin d’endiguer le flot de grossesses non choisies. Mais aucun mot n’a été dit concernant le VIH/sida. Le lendemain, le procureur général et l’église ont affirmé qu’une telle proposition de loi était inacceptable. Une semaine après la journée internationale du VIH/sida, le silence de la société colombienne recouvre plus que jamais la pandémie et l’usage des préservatifs comme protection- ceux-ci restant, dans les mentalités, associés à l’initiative des garçons et des hommes.